Antipresse 63:Eric Werner met en pièces détachées une loi française particulièrement totalitaire-et varia

 

 

 

Antipresse 63

 

N° 63 | 12.2.2017

Exergue

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Dans ce numéro

  • Slobodan Despot tombe nez à nez avec le cœur du Système et demande d’avance pardon pour s’être «désinvité» lui-même.
  • Pascal Vandenberghe remet à l’honneur l’art négligé de la nouvelle.
  • Eric Werner met en pièces détachées une loi française particulièrement totalitaire.

Agenda

Slobodan Despot fait partie des Beaux parleurs de Michel Zendali ce dimanche 12 février de 11h à midi sur RSR1.

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NOUVELLEAKS par Slobodan Despot

Le cœur du système

«La propagande sert davantage à nous justifier nous-mêmes qu’à convaincre les autres; plus nous avons de raisons de nous sentir coupables, et plus fervente sera notre propagande.» (Eric Hoffer, The True Believer: Thoughts on the Nature of Mass Movements)

Dans Le Maître et Marguerite, le chef-d’œuvre de Mikhaïl Boulgakov, le Diable apparaît en personne sous la cape du magicien Woland. Le Diable est joueur: il s’amuse à tester la vanité et la crédulité des hommes. Et il sait qu’il n’est d’humains plus crédules que les incrédules de métier. C’est ainsi que son premier interlocuteur, Berlioz, vedette littéraire du Moscou soviétique et athée militant, finira décapité par un tramway, exactement comme le magicien le lui a prédit. Ah! S’il avait un seul instant pris au sérieux l’existence du Tentateur qui venait, justement, de lui offrir une cigarette…

Des blagues à ne pas faire en société

«Qu’est-ce que le Système?» me demandent sans cesse les idiots utiles du Système. (Tweet, 5.2.2017)

Nous sommes témoins d’une plaisanterie semblable lorsque nous parlons du «Système». Il m’arrive ainsi de lancer des aphorismes à ce sujet dont les échos sont connus d’avance: «Complotiste!», me répliquent aussitôt des sceptiques venus de divers horizons culturels et politiques, mais qui ont généralement en commun un binôme de caractéristiques paradoxal: d’un côté, la foi dans le rationalisme et le «fact-checking», et de l’autre des convictions morales et politiques d’une naïveté extrême. Ils s’attribuent à la fois une haute capacité de discernement, une mission de «vigilance citoyenne» et une position critique vis-à-vis du pouvoir. Dans le langage ras-du-sol des services, ce sont de parfaits idiots utiles.

L’idiot utile est celui qui croit qu’il ne croit pas ce qu’il croit, mais qu’il le sait. Que sa subjectivité n’y est pour rien. Que sa connaissance ne lui vient pas par un quelconque canal d’influence ou d’endoctrinement, mais de la vérité des choses elle-même. Sans filtre. Sans intermédiaire. Sans diable ni système.

Le Système, selon eux, n’existe pas. Ou, s’il existe, il n’a ni malice ni intention particulière. Il fait partie du paysage comme le climat ou la course des astres et obéit aux décrets des institutions comme la charrue au laboureur. Ce qui existe, pour cette catégorie d’esprits, c’est l’«Antisystème», à savoir tous ces milieux étranges et «sulfureux» qui, sous couvert de «résistance» contre un spectre de leur invention, complotent pour renverser la démocratie. Quelquefois, souvent même, ces innocents décrètent que le Système, c’est justement ça: l’Antisystème. Tout comme les étiquettes, les causes et les effets s’intervertissent facilement. Pour que l’«Antisystème» soit moralement condamnable, pour qu’on puisse le censurer et le liquider sans états d’âme, il est nécessaire que sa cause soit une illusion. Mais entre ces deux termes, lequel découle de l’autre? La nécessité de bâillonner l’opposition à cause de ses mensonges, ou la nécessité de prouver que ses vues sont des mensonges afin de la bâillonner?

C’est celui qui dit qui est!

Les comploteurs dénoncent les complotistes. Quoi de plus normal? (Tweet, 31.1.2017)

Et de même: où se situe le crime de complot, si complot il y a? La divulgation massive, par WikiLeaks, des e-mails de Mme Clinton et de son entourage montre que la direction du parti Démocrate avait été accaparée par des gens qui, littéralement, passaient leur temps à comploter en coulisses: contre la Libye, pour la destruction de l’enseignement et de la conscience civique, pour les intérêts du complexe militaro-industriel, et j’en passe. Le déchaînement même du milieu médiatico-politique face à cette divulgation montre que les tractations secrètes avec des agents d’influence sans investiture démocratique sont un mode de gouvernement admis et protégé. Ainsi le complot a-t-il été attesté comme une réalité indiscutable et omniprésente par ses protagonistes et défenseurs mêmes! Mais par un extraordinaire renversement rhétorique, le crime de complot a été rejeté sur ceux qui, justement, le dévoilaient au grand jour — ainsi que sur leurs hypothétiques alliés russes (car le mot «russe» est un utile déclencheur réflexe qui associe immédiatement à l’espionnage, à la propagande et à la désinformation). En effet, le seul moyen de berner le public et de détourner son attention du complot indiscutable qu’il avait sous les yeux était de pointer du doigt un complot bien plus menaçant, d’autant plus menaçant qu’on ne pouvait en montrer qu’une ombre: celui liant Poutine à Trump via Julian Assange!

Et voici donc les comploteurs devenus complotistes à leur tour en dénonçant le complot des complotistes visant à faire éclater leur propre complot!

On pourrait étendre ce jeu de miroirs à l’infini. Ce qu’il reflète fondamentalement est très simple et vieux comme le monde: les rapports de force entre l’ordre établi et l’opposition, entre le discours du pouvoir et sa contestation. Selon que vous serez puissant ou misérable,/Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir, résumait sobrement La Fontaine dans «Les Animaux malades de la peste». OU Blaise Pascal, dans ses Provinciales, s’adressant à ses adversaires jésuites d’une mauvaise foi criante: «Vous êtes quatre-vingt docteurs, mes bons Pères, et je suis seul. Vous avez forcément raison!» (Je cite de mémoire.)

Voilà donc le billard à mille bandes réduit à un vulgaire jeu de quilles: celui qui tient en main la grosse boule est en position de faucher les autres, un point c’est tout. Or, quoi qu’il arrive, la main qui tient la boule est celle du Système. Les quilles peuvent être blanches, jaunes, vertes ou rouges, elles peuvent être «de gauche» ou «de droite», mais le choix à l’échelon des existences se ramène à cela: il y a ceux qui lancent la boule et ceux qui attendent d’être fauchés ou épargnés par le projectile.

Pourquoi tous ces faisceaux?

«Une intelligentsia dominante, que ce soit en Europe, en Asie ou en Afrique, traite les masses comme une matière première qu’on peut soumettre à expérimentation, manipuler et gaspiller à volonté.» (Eric Hoffer, The Temper of Our Time, 1967)

Le mot système vient du verbe grec systeô, qui signifie attacher ensemble, entrelacer. En politique, le système est souvent représenté par des faisceaux: les convergences d’énergies tenues ensemble par le pouvoir central. On pense machinalement à Rome ou au fascisme italien. On oublie que ces mêmes faisceaux sont aussi sur les armoiries de la présidence française. Le Système, c’est le fascisme absolu, l’ordre en soi, tel qu’il se maintient et se perpétue, abstraction faite de l’idéologie et des justifications qu’il se donne. Il prend de plus en plus d’autonomie à mesure que la société humaine se technicise et se complexifie, en cela même qu’il exclut les impondérables du facteur humain tels que le libre arbitre, le bon vouloir, la vindicte ou la clémence.

La meilleure définition du mot tel qu’il nous intéresse ici a été donnée par Pontus de Thyard au XVIe siècle: «Ensemble dont les parties sont coordonnées par une loi». La loi est au centre. Le Système règne quand aucune volonté humaine, aucune loi morale ne peut se hisser publiquement au-dessus de la loi écrite. Sur le plan officieux, il en va tout autrement: plus la loi publique est rigoureuse, et plus les dérogations octroyées aux satrapes sont généreuses. Plus le commun est jugulé, et plus la nomenklatura s’auto-absout. Il suffit d’observer la classe politique pour s’en convaincre.

Encore faut-il que ce que nos yeux voient puisse — ose — remonter jusqu’au cerveau et que celui-ci en tire des conclusions. C’est une étape que le Système s’emploie à désactiver en criblant de tabous le discours public avec l’aide cruciale du dispositif de l’instruction et des médias. Il aura fallu un dressage rigoureux pour enseigner aux consciences contemporaines à craindre l’invocation même du «Système» et à censurer ceux qui en parlent. La crédulité est l’un des éléments clefs de ce dressage. On apprend à admettre n’importe quelle affirmation, pourvu qu’elle vienne d’une source autorisée. Par exemple, qu’une simple grippe saisonnière est une menace pour l’humanité ou qu’un avion de ligne détourné par des pilotes amateurs peut faire crouler un gratte-ciel sans même le toucher. Cette crédulité implique à la fois de l’ignorance (en matière scientifique et logique) et de l’obéissance. Ce qui, à l’aube de la conscience éclairée, était considéré comme des tares à déraciner est devenu aujourd’hui des vertus «démocratiques» que les ingénieurs sociaux entretiennent.

«Nous avons tous été assez satisfaits de dégrader le gouvernement, de laisser tomber le civisme et en général de conspirer à produire des citoyens ignares et obéissants» écrivait ainsi en mars dernier Bill Ivey, le «monsieur Culture» de Bill Clinton, à John Podesta, le chef de campagne de Mme Clinton. Ces agents d’influence étaient encore, en mars 2016, ceux qui tenaient la boule du jeu de quilles. Ils étaient au cœur du système, si certains de leur domination qu’ils se permettaient des aveux écrits qu’une personne avisée hésiterait à livrer même à l’oreille d’un ami. Ils ne pouvaient imaginer que, huit mois plus tard, ils se retrouveraient à la place des quilles.

Ils n’y sont pas du reste, le Système ayant engagé une guerre totale contre ce président indésiré que les médias ne nomment jamais «l’homme le plus puissant du monde» ainsi qu’ils le faisaient avec tous ses prédécesseurs.

Le Système est impersonnel, même s’il a un ample personnel à son service et même s’il confère à l’élite de ce personnel des pouvoirs dont les rois et les tyrans de jadis ne disposaient pas. L’erreur de ceux qui le contestent (et la technique de ceux qui veulent en détourner l’attention) est de le personnaliser: de réduire des lois générales et des mécanismes à des individus et à des traits de personnalité. Les gouvernements combattus par le Système sont systématiquement réduits à des régimes, et les régimes eux-mêmes à la seule figure de leur chef (Kadhafi, Saddam, Assad, Poutine…); cependant que les «Antisystème» s’acharnent à identifier derrière le mécanisme des «tireurs de ficelles» dont l’existence ou non n’a aucune importance.

Lorsque l’action personnelle commence à compter réellement, c’est qu’on se trouve dans un système de pouvoir individualisé et donc, déjà, en marge du Système. La personnalité de l’ivrogne Juncker n’a pas plus de poids dans l’Union soviétique européenne que celle de l’ivrogne Eltsine n’en avait dans l’URSS finissante, deux systèmes inhumains en fin de course. L’opposition sourde et poltronne du pauvre Obama aux agissements de son propre appareil n’a en rien freiné l’emballement général. Mais le fait même que la personnalité de Vladimir Poutine infléchisse le cours de son histoire montre que la Russie est sortie, en partie, de l’orbite du Système.

Une autre erreur courante consiste à prêter au Système une idéologie. Le Système n’a pas d’idéologie: il se sert en opportuniste de celle qui, à un moment donné, le plus à même de consolider et d’étendre son empire. Il optera naturellement de préférence pour des idéologies collectivistes, globalistes et légiférantes. Le Système est en soi un appareil de soumission. Il exige de chaque individu, à tous les échelons, une soumission plus ou moins étendue et accorde en échange la protection, la sécurité et des privilèges. D’où son alliance naturelle avec l’Islam, qui est la Soumission, si l’on peut dire, à l’état natif. D’un côté comme de l’autre, la Loi balaie les particularités humaines, les raisons individuelles et surtout ces «lois non écrites» d’Antigone qui, à travers les siècles, ont toujours dissuadé notre propre civilisation de se transformer en un mécanisme totalitaire.

L’humain contre l’androïde

Ne jamais nommer le Système: c’est le meilleur service à lui rendre. Persée ne pouvait croiser le regard de Méduse. (Tweet, 10.12.2015)

Or ce que nous observons aujourd’hui dans nos aires est un bouleversement tectonique. L’évolution tranquille du Système vers ce mécanisme parfait via le perfectionnement technique couplé à la régression de l’humain a été bouleversée par une série d’événements politiques, mais aussi de prises de conscience psychologiques. Aux États-Unis, pour parler schématiquement, un outsider a réussi à prendre à revers le Système. Certes, M. Trump était une «huile» de premier plan de l’oligarchie américaine, mais le Système n’est pas réductible à l’oligarchie. Dans le cadre du Système, un juge vénal ou un journaliste illettré a la faculté de faire trébucher l’oligarque le plus puissant pour peu que son action serve le Système. Et non seulement Trump a-t-il réussi à enlever la présidence des États-Unis, mais encore s’emploie-t-il, depuis le premier jour de son mandat, à faire passer en force toute une série de mesures aussi perpendiculaires à la marche du Système que les bâtons qu’on met dans une roue.

Pour le dire encore plus schématiquement: l’administration Trump, comme l’État de Poutine, comme nombre d’autres insurrections décriées comme «populistes», s’emploie à enrayer la stratégie du Système dans son cœur même, laquelle consiste à abattre toutes les frontières établies par des communautés humaines conscientes (et donc des souverainetés volontaires) pour les remplacer par de nouveaux cloisonnements hermétiques dont lui seul, le Système, aurait les clefs: systèmes de sécurité et de contrôle total, omnisurveillance, dématérialisation documentaire et monétaire, puçage et traçage. Ce n’est pas un hasard si les milliardaires de la Silicon Valley — qui sont pourtant de sa classe sociale — montent en première ligne contre le nouveau président américain, aux côtés des patrons des médias de masse et des vedettes du show-biz, principaux organisateurs du décervelage et de la régression de masse.

L’enjeu de la lutte qui se développe aujourd’hui sous nos yeux dépasse les visions et la mission de tous les gouvernants de ce siècle et du précédent. Cette lutte est l’aboutissement d’une longue évolution de la civilisation européenne, qui a mis entre les mains de l’humanité les outils de sa libération en même temps que ceux de son anéantissement. L’enjeu est le choix entre une société encore calquée sur des destinées humaines ou une «entité» gérée par un Système anonyme épaulé par la mince élite gérant l’ensemble des banques et des médias et les prêtres informatiques de la post-humanité.

Coda

En ouverture de son ouvrage posthume (inédit en français), La fourmilière globale, Alexandre Zinoviev proposait au tournant du XXIe siècle une «fiction» terrifiante, qui pourtant paraît presque banale aujourd’hui:

«Notre XXe siècle aura peut-être été le siècle le plus dramatique de toute l’histoire humaine du point de vue de la destinée des gens et des nations, des idées, des systèmes sociaux et des civilisations. Mais, toutes ces choses étant posées, ce fut aussi un siècle de passion et d’aventure: siècle d’espoirs et de désespoirs, d’illusions et de visions, d’avancées et de déceptions, de joies et de malheurs, d’amour et de haine… Ç’aura été, peut-être, le dernier siècle humain. A sa suite se profile une masse de siècles d’histoire suprahumaine ou posthumaine, une histoire sans espoirs ni désespoirs, sans illusions ni visions, sans avancées ni déceptions, sans joies ni chagrins, sans amour ni haine…»

Bref, nous voici aux portes d’une masse de siècles où le Système aura éradiqué l’Homme. Ou pas?


CANNIBALE LECTEUR de Pascal Vandenberghe

Vous m’en direz des nouvelles !

J’ai toujours particulièrement affectionné le genre de la nouvelle. Pour des raisons sans doute culturelles, mais qui restent mystérieuses à mes yeux, c’est hélas un genre, disons même un art peu prisé des lecteurs francophones. Un romancier français connu verra les ventes de ses romans divisées par deux à la publication d’un recueil de nouvelles. Et quel que soit son talent, s’il n’écrit que des nouvelles il n’atteindra jamais un public très large, alors que dans de nombreuses cultures et langues, l’auteur de nouvelles y est porté au pinacle littéraire…

Certains grands écrivains étrangers qui n’ont écrit que des nouvelles n’atteignent jamais le grand public francophone. C’est le cas par exemple de Julio Cortázar, que je tiens pour l’un des plus grands écrivains sud-américains du XXe siècle, et qui n’a jamais connu le succès d’un Gabriel García Márquez, qui n’est pourtant à mes yeux l’auteur que d’un seul grand livre, Cent ans de solitude, tous ses autres romans ou presque n’étant que ce qu’on appelle aujourd’hui des «produits dérivés» de son livre majeur. Cela dit, «étranger» Cortázar ne l’était pas vraiment: il a d’ailleurs passé les trente dernières années de sa vie à Paris. Il a écrit un roman, Les gagnants («Folio», nouvelle édition 1999) et une œuvre inclassable et magnifique, Marelle («L’imaginaire», nouvelle édition 2006), mais en dehors de cela surtout plusieurs dizaines de nouvelles qui ont été réunies dans un énorme volume (1’036 pages) dans la collection «Monde entier» chez Gallimard: Nouvelles 1945–1982. Je vous en reparlerai à l’occasion.

Mais ce qui m’amène à la nouvelle aujourd’hui, c’est le dernier livre d’un auteur catalan contemporain, Jaume Cabré, que j’ai découvert en 2013 avec un roman magistral, Confiteor (Actes Sud, 2013, collection «Babel», mai 2016), que m’avait fait parvenir à sa parution le représentant d’Actes Sud de l’époque, qui avait eu beaucoup de nez en me l’envoyant!

Je n’ai pas lu les trois précédents romans de Cabré publiés en français, mais lorsque, il y a quelques semaines, j’ai appris qu’un premier recueil de nouvelles, Voyage d’hiver (Actes Sud, 2017), allait paraître, j’ai été intrigué et ai voulu voir ce qu’il était capable de réaliser comme nouvelliste après m’avoir convaincu comme romancier.

Car l’art de la nouvelle est bien différent de celui du roman. Et de très bons romanciers sont incapables de réussir de bonnes nouvelles (et réciproquement!). C’est d’ailleurs ce qu’écrit Cabré dans sa postface. Il raconte que l’écriture des nouvelles qui forment ce recueil, Voyage d’hiver, s’est étendue sur près de vingt ans. Il n’était jamais satisfait du résultat: «Bien des fois, le thème, l’air et le conflit étaient les bons: mais le ton était faux.» Jusqu’à ce qu’il comprenne que «les nouvelles ont des jambes». Il explique qu’à partir de ce moment «*[il a] attendu assis, immobile, devant la porte de [sa] cabane que les nouvelles passent un jour devant [lui], pour les prendre à la gorge et leur demander des explications *».

Ce qu’il a aussi compris (et peut-être est-ce là qu’il faut chercher un début d’explication au peu d’intérêt des lecteurs francophones pour la nouvelle?), c’est que si la nouvelle est un art d’écriture particulier pour l’auteur, c’est également un art de lecture particulier pour le lecteur: «Je crois que le lecteur, quand il lit des nouvelles, doit être plus actif que lorsqu’il lit un roman. […] L’écrivain doit aiguiser son inventivité, mais le lecteur aussi. L’écrivain suggère le milieu, les curriculums, le paysage, l’atmosphère, et le lecteur les complète par sa lecture.»

Plusieurs des quatorze nouvelles qui forment Voyage d’hiver (en référence aux poèmes Die Winterreise de Wilhelm Müller, dont Franz Schubert fera un cycle de 24 Lieder pour piano et voix) sont liées entre elles par les situations, les personnages, les époques. On y croise Franz Schubert lui-même (en tout cas dans l’esprit du pianiste virtuose qui doit l’interpréter devant une salle comble, et qui voit le compositeur assis au premier rang…), Johann Sebastian Bach, Rembrandt… Ce sont les plus réussies, et elles sont la majorité. La musique y est partout présente (thème déjà central dans Confiteor) et leur donne un rythme, une texture et une odeur sensibles.

Celles qui se déroulent de nos jours sont plus surprenantes: elles détonnent quelque peu dans l’atmosphère générale, et pour certaines paraissent même incongrues. Sans doute la conséquence de l’étalement sur près de deux décennies de leur conception: on peut sans peine imaginer que l’auteur est passé durant cette période par des cycles de vie très différents et que son inspiration en a été influencée, voire profondément modifiée.

Nous reviendrons prochainement sur des auteurs de nouvelles: Cortázar, bien sûr, mais également Gogol, Borges, Tchekhov et d’autres: si vous n’y avez encore jamais goûté, ou seulement du bout des yeux, alors je ne peux que vous inciter à vous en délecter davantage… Pas un genre: un art!


ENFUMAGES par Eric Werner

Egalité, citoyenneté et contrôle total

On lit dans Montaigne: «A la vérité, nos lois sont libres assez, et le poids de la souveraineté ne touche un gentilhomme français à peine deux fois dans sa vie» (1).

Deux fois dans sa vie, dit Montaigne. Aujourd’hui, dirait-il, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours sur trois cent soixante-cinq. Il n’y a plus, il est vrai, de gentilshommes. Ceci explique peut-être cela. Montaigne vivait au XVIe siècle, époque, effectivement, où les lois étaient encore «assez libres». Autrement dit, il y en avait peu, et surtout elles étaient peu contraignantes. Aujourd’hui, au contraire il y en a beaucoup, et elles sont très contraignantes. Il ne faut pas dire qu’on ne peut pas les tourner, on le peut très bien. Mais cela exige un bon entraînement.

De quel poids pèse aujourd’hui la «souveraineté» en France, les lois dites sécuritaires permettent de s’en faire, déjà, une idée. On en compte en 2017 une bonne trentaine. Mais elles n’épuisent pas le problème. D’autres dispositifs sont également à prendre en compte, en particulier ceux portant atteinte à la liberté d’expression. Ces restrictions n’ont cessé de s’accumuler au fil du temps, restrictions auxquelles les gens s’adaptent tant bien que mal, ne serait-ce qu’en dissimulant de plus en plus leurs pensées. Car on ne peut quand même pas les empêcher de penser (pas encore). Mais ils gardent leurs pensées pour eux-mêmes. D’où le développement de manières de parler hypocrites, qui font que les gens parlent de tout sauf de ce qui les préoccupe réellement. Avec pour conséquence, comme on le voit aujourd’hui, un tarissement progressif du débat public. Couvrez ce sein que je ne saurais voir.

Ce qui nous conduit à parler de la loi «Egalité et citoyenneté», loi récemment adoptée par le Parlement français à l’initiative du gouvernement socialiste. Elle est plus moins passée en catimini, personne, en tout état de cause, n’en a beaucoup parlé. Quelques voix isolées, il est vrai, se sont élevées pour en dénoncer le caractère «liberticide» (2). Mais justement: isolées. Aucun des candidats à la présidentielle ne s’en est, par exemple, emparé pour en faire un sujet de campagne. Là encore, on est dans l’évitement. Impossible de parler du dispositif même vous empêchant de parler de certaines choses! Et donc on ferme les yeux. On les ferme, ou encore on regarde ailleurs. Les sujets de distraction ne manquent pas.

L’ancien code pénal soviétique comportait un célèbre article 58, texte que Soljénitsyne, en son Archipel du Goulag, avait qualifié d’ «omniraflant», en raison de son élasticité hors du commun. La loi «égalité et citoyenneté», avec ses 217 articles (oui, 217), en est un peu aujourd’hui, en France, l’équivalent. On a parlé à son propos de «despotisme doux» (expression tirée d’un chapitre souvent cité de la Démocratie en Amérique de Tocqueville) (3). Mais l’adjectif est trompeur. L’expression de «despotisme doux» s’applique bien à une certaine phase de l’histoire occidentale récente: schématiquement la deuxième moitié du XXe siècle. Du régime occidental on pouvait effectivement dire, à cette époque, qu’il était un «despotisme doux» (en référence, entre autres, au système de protection sociale: le Welfare state). Mais on est aujourd’hui passé à autre chose. Les lois sécuritaires actuelles n’ont rien de particulièrement «doux». Ni davantage la loi «égalité et citoyenneté». Il faut les désigner pour ce qu’elles sont: au sens strict, des lois totalitaires.

L’objet affiché de la loi «égalité et citoyenneté» est la lutte contre les discriminations. On n’entrera pas ici dans les détails. La loi en question distingue 24 critères de discrimination. 24 critères de discrimination, donc aussi 24 délits possibles. Pourquoi 24 et non pas 25? 50? 100? De l’idéologie, Hannah Arendt disait qu’elle était logique de l’idée. Le propre, donc, d’une idéologie est d’aller jusqu’au d’elle-même (ou,si l’on préfère, de sa propre logique). On vient aujourd’hui de créer 24 nouveaux délits. 24 nouveaux délits, c’est déjà ça. Mais ce chiffre de 24 n’est bien sûr que provisoire. Tout porte à croire qu’il sera appelé encore à s’accroître. Loi «fourre-tout», a-t-on dit aussi (4). Mais cette loi est surtout une loi en devenir. Le texte parle de «l’identité de genre». Le genre est une création idéologique récente. On pourrait en imaginer d’autres. Mais d’abord il faut comprendre ce qu’est le genre (ou n’est pas). Et «l’identité de genre». Se demander aussi combien il y a de genres (trois, quatre, cinq?). Etc. Chaque chose en son temps. On ne peut pas tout faire à la fois.

C’est l’objet affiché de la loi. A côté de cela il y a son objet réel: le contrôle total. L’État veut tout voir, tout contrôler. Il s’assigne également pour tâche de rééduquer l’être humain: le rééduquer, en fait le recréer. Clairement, me semble-t-il, la loi en question nous fait franchir les bornes au-delà desquelles un pouvoir, quel qu’il soit, cesse de pouvoir se revendiquer comme légitime. Elle interroge également sur les liens entre l’État de droit et le totalitarisme. On présente souvent l’État de droit comme étant antinomique au totalitarisme. Il n’en est évidemment rien.

Une chose est la loi, autre chose l’application de la loi. On verra, à l’expérience, jusqu’où va la docilité des juges. Et bien sûr aussi celle des justiciables.

NOTES:

(1) Essais, I, 42.

(2) Christophe de Voogt, «Égalité et citoyenneté: un résumé liberticide des grands maux français», Le Figaro, 18 octobre 2016.

(3) Ibid.

(4) Ibid.


Le désinvité de la semaine

Quand l’histoire rencontre la littérature, par Slobodan Despot

Comment peut-on se désinviter soi-même? En se dédoublant, bien entendu. Pour ma part, j’ai fait mieux: je me suis «détriplé». Dans l’Antipresse, je pense et j’agis comme essayiste, chroniqueur et journaliste. Aux éditions Xenia, je me retire derrière la voix des autres en tant qu’éditeur. Et aux éditions Gallimard, je ne suis ni homme ni femme, ni jeune ni vieux, ni progressiste ni réac: je suis uniquement écrivain.

La Bibliothèque de Viroflay m’a aimablement demandé de raconter ma (très récente) trajectoire d’auteur de romans. C’était l’occasion d’expliquer la raison de cette vocation tardive. Car je ne me suis pas mis à la fiction par goût ni par ambition, mais par nécessité intérieure. Par l’impossibilité de faire autrement.

Voici donc l’arrière-cuisine de l’écrivain: l’amertume de l’incompréhension, l’épouvante de la guerre et du mensonge massif, le refus des conventions de l’époque, l’entrée en édition via L’Age d’Homme, la «photobiographie»…

A la veille de la publication du Rayon bleu (en mai prochain), qui traite de tout autre chose, ce retour sur Le Miel m’est apparu comme un commentaire sur un livre qui ne m’appartient plus. Le «vampire», comme aurait dit le regretté Michel Tournier, a échappé à son créateur et a pris son envol…

Il y avait une bonne dizaine de lecteurs d’Antipresse dans ce bel auditoire de Viroflay, qui était bien garni et peuplé d’un public extraordinairement attentif et bienveillant. On a largement outrepassé le temps qui nous était imparti sans que personne ne protestât. Cela nous change des assemblées énervées et frivoles qui traitent des «grandes questions» qui nous dessèchent comme la politique, la géopolitique ou l’économie.

Slobodan Despot

• Entretien à écouter sur SoundCloud (79 minutes).


Main courante

ESPACE | Un oubli… sidérant!

ENVIRONNEMENT | 416 baleines échouées en Nouvelle-Zélande

FRANCE | Polony-de Villiers, un parler vrai

MEDIAS | La déconfiture d’un certain journalisme

COMIQUE | L’antifa est un Tanguy!

DEFENSE | Double cocufiage pour la France

CINEMA | La vie de David Lynch

YOUTUBE | «La Liberté»… entravée!

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Pain de méninges

La véritable ignorance

De nos jours, un homme peut appartenir aux milieux dits cultivés, d’une part sans avoir aucune conception concernant la destinée humaine, d’autre part sans savoir, par exemple, que toutes les constellations ne sont pas visibles en toutes saisons. On croit couramment qu’un petit paysan d’aujourd’hui, élève de l’école primaire, en sait plus que Pythagore, parce qu’il répète docilement que la terre tourne autour du soleil. Mais en fait il ne regarde plus les étoiles. Ce soleil dont on lui parle en classe n’a pour lui

aucun rapport avec celui qu’il voit. On l’arrache à l’univers qui l’entoure, comme on arrache les petits Polynésiens à leur passé en les forçant à répéter: «Nos ancêtres les Gaulois avaient les cheveux blonds.»

Ce qu’on appelle aujourd’hui instruire les masses, c’est prendre cette culture moderne, élaborée dans un milieu tellement fermé, tellement taré, tellement indifférent à la vérité, en ôter tout ce qu’elle peut encore contenir d’or pur, Opération qu’on nomme vulgarisation, et enfourner le résidu tel quel dans la mémoire des malheureux qui désirent apprendre, comme on donne la becquée à des oiseaux.

D’ailleurs le désir d’apprendre pour apprendre, le désir de vérité est devenu très rare. Le prestige de la culture est devenu presque exclusivement social, aussi bien chez le paysan qui rêve d’avoir un fils instituteur ou l’instituteur qui rêve d’avoir un fils normalien, que chez les gens du monde qui flagornent les savants et les écrivains réputés.

— Simone Weil, L’Enracinement (1949).


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Auteur : erlande

68 ans;45 ans d'expérience dans la communication à haut niveau;licencié en lettres classiques;catholique;gaulliste de gauche à la Malraux;libéral-étatiste à la Jacques Rueff;maître:Saint Thomas d'Aquin:pro-vie sans concession.Centres 'intérêt avec connaissances:théologie,metaphysie,philosophies particulières,morale,affectivité,esthétique,politique,économie,démographie,histoire,sciences physique:physique,astrophysique;sciences de la vie:biologie;sciences humaines:psychologie cognitive,sociologie;statistiques;beaux-arts:littérature,poésie,théâtre,essais,pamphlets;musique classique.Expériences proffessionnelles:toujours chef et responsable:chômage,jeunesse,toxicomanies,énergies,enseignant,conseil en communication:para-pubis,industrie,services;livres;expérience parallèle:campagne électorale gaulliste.Documentation:5 000 livres,plusieurs centaines d'articles.Personnalité:indifférent à l'argent et aux biens matériels;généraliste et pas spécialiste:de minimis non curat praetor;pas de loisirs,plus de vacances;mémoire d'éléphant,pessimiste actif,pas homme de ressentiment;peur de rien sauf du jugement de Dieu.Santé physique:aveugle d'un oeil,l'autre très faible;gammapathie monoclonale stable;compressions de divers nerfs mal placés et plus opérable;névralgies violentes insoignables;trous dans les poumons non cancéreux pour le moment,insomniaque.Situation matérielle:fauché comme les blés.Combatif mais sans haine.Ma devise:servir.Bref,un apax qui exaspère tout le monde mais la réciproque est vraie!

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